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Ramadan & temps forts

Nouvel an hégirien 1448 : silence éditorial assumé

Par Équipe Deen CoachPublié le 10 min de lecture

Nouvel an hégirien 1448 : silence éditorial assumé

Chaque année, lorsque le croissant du mois d'al-Muḥarram est observé, une part de la communauté musulmane diffuse des messages de vœux, des invocations dédiées à "l'année nouvelle", parfois des veillées ou des sermons spécifiquement bâtis sur ce thème. Sur Deen Coach, nous faisons un autre choix. Nous ne publions ni carte de vœux, ni invocation rituelle pour le 1er Muḥarram, ni programme d'adoration spécialement attaché à ce jour. Cela ne tient pas à un oubli, et encore moins à un mépris du mois sacré : c'est une position éditoriale méthodologique, que cet article expose calmement.

Notre cadre est connu et stable : la méthodologie d'Ahl al-Sunnah wa al-Jamāʿah, selon la compréhension transmise des Salaf al-Ṣāliḥ. Ce cadre nous fournit deux principes simples qui, ensemble, expliquent notre silence sur les célébrations et notre engagement à honorer le mois.

L'origine de l'hégire et du calendrier islamique

L'hégire (al-hijrah) désigne l'émigration du Prophète Muḥammad ﷺ de Makkah vers Madīnah, événement fondateur qui marque la naissance d'une communauté musulmane disposant d'un cadre de vie publique. Cet événement n'a pas, en lui-même, instauré une fête : la Sunna n'a jamais établi de commémoration annuelle de l'hégire, ni le jour exact du départ, ni le jour de l'arrivée à Madīnah.

L'institution du calendrier hégirien est intervenue plus tard, sous le califat de ʿUmar ibn al-Khaṭṭāb (raḍiyallāhu ʿanhu). Le récit en est conservé notamment dans Ṣaḥīḥ al-Bukhārī (Kitāb Manāqib al-Anṣār) : pressé par les besoins administratifs de l'État musulman, ʿUmar consulta les Compagnons sur un point de référence. Plusieurs propositions furent évoquées, et le choix se porta sur l'hégire comme année zéro, parce qu'elle distingue clairement la vérité de l'erreur dans la trajectoire de la communauté. Le mois de Muḥarram fut placé en tête du calendrier.

Ce qu'il faut retenir, pour notre propos : le calendrier hégirien est un outil de mesure du temps institué par les Compagnons, pas un acte rituel. Compter les années à partir de l'hégire est licite, utile et même nécessaire pour fixer les actes religieux liés au calendrier lunaire (jeûne, zakāt, ḥajj). Mais cet outil de mesure n'a pas, dans la Sunna, été assorti d'une fête annuelle.

Le statut de Muḥarram, mois sacré

Allāh dit dans le Coran :

إِنَّ عِدَّةَ الشُّهُورِ عِندَ اللَّهِ اثْنَا عَشَرَ شَهْرًا فِي كِتَابِ اللَّهِ يَوْمَ خَلَقَ السَّمَاوَاتِ وَالْأَرْضَ مِنْهَا أَرْبَعَةٌ حُرُمٌ ۚ ذَٰلِكَ الدِّينُ الْقَيِّمُ

Le nombre de mois, auprès d'Allāh, est de douze [mois consignés] dans le Livre d'Allāh le jour où Il créa les cieux et la terre. Quatre d'entre eux sont sacrés. Telle est la religion droite.

Sourate at-Tawba (9), verset 36.

Les quatre mois sacrés (al-ashhur al-ḥurum) sont, d'après l'exégèse classique et le ḥadīth du Prophète ﷺ rapporté dans les recueils canoniques : Dhū al-Qaʿdah, Dhū al-Ḥijjah, al-Muḥarram et Rajab. Le mois d'al-Muḥarram tient donc une place particulière. Il est honoré par Allāh ﷻ, et plusieurs commentateurs classiques ont rappelé, sur la base du verset 36 d'at-Tawba, que l'injustice commise pendant ces mois est aggravée — d'où la formule coranique « فلا تظلموا فيهنّ أنفسكم » (« ne soyez pas injustes envers vous-mêmes pendant ces mois »).

Le Prophète ﷺ a explicitement valorisé le jeûne pendant ce mois. Il est rapporté par Abū Hurayrah (raḍiyallāhu ʿanhu) dans Ṣaḥīḥ Muslim que le Messager d'Allāh ﷺ a dit :

Le meilleur jeûne après le mois de Ramaḍān est celui du mois d'Allāh, al-Muḥarram. Et la meilleure prière après la prière obligatoire est la prière de la nuit.

Notez la formule : "shahr Allāh al-Muḥarram", le mois d'Allāh al-Muḥarram. C'est une mise en relief que le Prophète ﷺ a réservée à très peu de mois. Cela suffit à comprendre que ce mois est un temps fort pour le croyant.

Reconnaître la sacralité de Muḥarram n'est donc pas optionnel. Ce que nous ne ferons pas, c'est en déduire des rituels que les textes n'ont pas posés.

Ce que la Sunna n'a pas posé pour le 1er Muḥarram

Voici ce qui, à notre connaissance, n'a été rapporté ni du Prophète ﷺ, ni des Compagnons (raḍiyallāhu ʿanhum), ni des Tābiʿūn :

  • une prière spécifique pour le 1er Muḥarram,
  • une invocation rituelle d'entrée d'année hégirienne,
  • un jeûne particulier au 1er Muḥarram en tant que tel (le mérite porte sur le jeûne du mois en général, pas sur ce jour précis),
  • un sermon institué pour marquer le passage de l'année,
  • des vœux liturgiques codifiés à formuler ce jour-là.

C'est cette absence qui fonde notre silence. La règle méthodologique des Salaf est constante : un acte rituel a besoin d'une preuve textuelle (dalīl). L'absence de preuve n'autorise pas, à elle seule, l'instauration d'un rituel. Le Prophète ﷺ a vécu plusieurs nouvelles années lunaires après l'hégire, ses Compagnons ont vécu plusieurs décennies après lui, et les Tābiʿūn ont vécu après eux. Personne, parmi ces générations valorisées par les textes, n'a fait du 1er Muḥarram une fête religieuse.

Cela ne signifie pas qu'un musulman commet un péché grave s'il échange un message bienveillant avec un proche lors du changement d'année. La question pratique est celle du statut que l'on confère à cet échange. Si c'est un simple geste social, une attention humaine, sans aucune dimension cultuelle, plusieurs savants contemporains ont indiqué qu'il n'y a pas de mal en cela à condition de ne pas l'ériger en obligation, en habitude liturgique ou en marque d'appartenance à un rite. Si en revanche c'est érigé en rite religieux (avec invocation type, salutation type, croyance que cela rapproche d'Allāh en tant que tel), alors on a glissé vers ce que les Salaf ont mis en garde : l'innovation dans la religion.

Cheikh Ibn ʿUthaymīn (raḥimahullāh), dans ses Majmūʿ Fatāwā wa Rasāʾil, a eu l'occasion de répondre sur la question : il n'a pas validé l'instauration d'une célébration religieuse pour le 1er Muḥarram, et a renvoyé au principe général de la suffisance de la Sunna. Les fatāwā de l'al-Lajnah al-Dāʾimah convergent dans le même sens.

Notre silence éditorial est donc une fidélité à la Sunna telle qu'elle nous est parvenue, pas un dédain de l'événement de l'hégire ni un rejet du mois sacré.

Les œuvres recommandées pendant les mois sacrés

Si nous ne célébrons pas le 1er Muḥarram, que faisons-nous concrètement pendant ce mois ? La Sunna et la pratique des Salaf nous orientent vers des actes simples, sourcés et profondément utiles :

  • Préserver la sacralité du mois : éviter d'autant plus l'injustice envers soi-même ou autrui, conformément à la mise en garde du verset 36 d'at-Tawba ("فلا تظلموا فيهنّ أنفسكم", "ne soyez pas injustes envers vous-mêmes pendant ces mois").
  • Multiplier le jeûne pendant le mois, sans figer un jour précis comme rituel d'entrée d'année. Le mérite du jeûne du mois est rapporté de Muslim, comme cité plus haut.
  • Préparer le jeûne d'ʿĀshūrāʾ (le 10 Muḥarram), avec si possible le 9 (Tāsūʿāʾ). Nous consacrons un article distinct à ce jeûne authentiquement rapporté.
  • Augmenter les œuvres surérogatoires habituelles : prière de nuit, dhikr, lecture du Coran, charité. Pas d'invention de nouveaux dhikr, simplement plus d'assiduité à ce qui est déjà recommandé toute l'année.
  • Faire un point d'âme personnel sur l'année écoulée, sans en faire un rite collectif. Le bilan spirituel personnel est un acte intérieur recommandé en tout temps, le changement d'année peut juste être un déclencheur pratique.

Voilà ce qui, à nos yeux, honore le mois sans le déformer.

La règle des Salaf face aux pratiques émergentes

La méthodologie qui guide ce silence éditorial n'est pas une invention contemporaine. Elle est l'application d'un principe que les Salaf ont formulé à plusieurs reprises, et que les imams classiques (Mālik, ash-Shāfiʿī, Aḥmad ibn Ḥanbal, sur la base d'aḥādīth eux-mêmes rapportés dans les recueils) ont relayé sous des formulations diverses :

Tout ce qui n'était pas religion en ce jour-là ne l'est pas en ce jour-ci.

Cette parole, attribuée à l'Imām Mālik (raḥimahullāh) dans plusieurs ouvrages classiques, résume une logique simple. La religion a été parachevée du vivant du Prophète ﷺ, conformément au verset de sourate al-Māʾidah, verset 3 : "Aujourd'hui J'ai parachevé pour vous votre religion". Si une pratique cultuelle n'était pas religion à l'époque du Prophète ﷺ et de ses Compagnons (raḍiyallāhu ʿanhum), elle ne peut le devenir aujourd'hui par la seule force de l'usage social.

C'est pourquoi nous appliquons cette règle au 1er Muḥarram. Aucun Compagnon n'a institué de carte de vœux pour ce jour, ni de duʿāʾ codifié pour le passage de l'année. Donc nous ne le faisons pas non plus.

Cette règle n'est pas un rejet de la modernité technique. Nous publions un blog, nous diffusons une application, nous envoyons des notifications : aucun de ces outils n'existait du temps du Prophète ﷺ. Mais ces outils sont des moyens, pas des cultes. La règle vise spécifiquement les actes de culte (ʿibādāt), pour lesquels le principe de tawqīf (limitation aux textes) s'applique strictement, alors que les moyens (wasāʾil) suivent le principe de la permission par défaut.

Distinguer ces deux registres permet de tenir une posture cohérente : conservateurs sur le contenu cultuel, ouverts sur les vecteurs de diffusion.

La posture éditoriale de Deen Coach

Concrètement, voici ce que vous ne verrez pas, et ce que vous verrez, dans l'application et sur ce blog au moment du 1er Muḥarram :

Ce que nous ne ferons pasCe que nous ferons
Carte de vœux "année nouvelle"Rappels sur le mérite des mois sacrés
Invocation dédiée "entrée d'année hégirienne"Rappels sur le jeûne du mois d'al-Muḥarram
Programme d'adoration spécifique au 1er MuḥarramPréparation d'ʿĀshūrāʾ (article dédié)
Notifications festives associées à la dateNotifications neutres de changement de mois lunaire (utile pour les calculs religieux)

Ce choix n'est pas une critique des intentions de ceux qui célèbrent. Nous savons que beaucoup le font par amour du Prophète ﷺ et par attachement à l'événement de l'hégire. Notre conviction est qu'on honore mieux la Sunna en s'en tenant à ce qu'elle a posé.

FAQ

Souhaiter "bonne année hégirienne" à un proche est-il interdit ? La qualification précise dépend de la forme et de l'intention. Un simple message bienveillant, sans formule rituelle, sans croyance que cela constitue un acte cultuel, ne tombe pas dans la même catégorie qu'un rituel innové. Plusieurs savants contemporains (notamment Ibn ʿUthaymīn et la Lajnah Dāʾimah) ont nuancé : par défaut, il vaut mieux s'abstenir, et si on répond à quelqu'un qui le formule, on peut le faire avec retenue, sans en faire une habitude ni une norme religieuse. Wa Allāhu aʿlam.

Pourquoi ne pas profiter du 1er Muḥarram comme moment pédagogique ? Parce que la pédagogie religieuse, dans la voie des Salaf, est inséparable de la forme du rite. Si on associe un enseignement à une date que la Sunna n'a pas distinguée pour cet enseignement, on contribue à fixer dans les esprits une association rituelle qui finit par devenir un usage. Mieux vaut traiter le contenu (les mois sacrés, l'hégire, le calendrier) à tout moment de l'année, en se libérant de la date.

Le calendrier hégirien lui-même est-il licite ? Oui, et il est même préférable de l'utiliser comme calendrier de référence des actes religieux. Le califat de ʿUmar ibn al-Khaṭṭāb (raḍiyallāhu ʿanhu) l'a institué avec consultation des Compagnons. C'est l'outil de mesure, pas un objet rituel.

Et si je vois ma famille ou ma communauté locale célébrer ? Restez doux. Le ton de cet article n'est pas un appel à corriger autrui à haute voix, ni à interrompre des rassemblements. C'est un cadre interne pour notre travail éditorial. Pour vos propres relations, vivez votre conviction sans dureté, partagez si on vous demande, et renvoyez à un savant qualifié pour les cas spécifiques.

Que dire en priorité durant Muḥarram ? Trois choses simples : reconnaître que c'est un mois sacré (at-Tawba 9:36), jeûner ce qu'on peut du mois (Muslim), se préparer à ʿĀshūrāʾ.

En clôture

Ne rien instaurer là où la Sunna n'a rien instauré n'est pas une posture froide : c'est une forme de respect du dépôt. Nous savons que ce silence détonne, surtout face à un calendrier de notifications saturé d'occasions. Sur Deen Coach, ce silence est délibéré, méthodologique, et il s'accompagne d'un travail positif : valoriser les actes que la Sunna a explicitement posés pendant ce mois, à commencer par le jeûne d'ʿĀshūrāʾ.

Pour toute situation personnelle qui demande une fatwā précise, nous vous renvoyons à un savant qualifié de votre région ou à un site reconnu de l'enseignement salafī.

Wa Allāhu aʿlam.

Sources

  • Coran, sourate at-Tawba (9), verset 36
  • Ṣaḥīḥ Muslim, ḥadīth d'Abū Hurayrah sur le jeûne de shahr Allāh al-Muḥarram
  • Ṣaḥīḥ al-Bukhārī, Kitāb Manāqib al-Anṣār (instauration du calendrier hégirien sous ʿUmar ibn al-Khaṭṭāb)
  • Ibn ʿUthaymīn, Majmūʿ Fatāwā wa Rasāʾil (position sur le 1er Muḥarram)
  • Al-Lajnah al-Dāʾimah, fatāwā sur la célébration du nouvel an hégirien