L'ʿĪd al-Aḍḥā : sunna du jour, règles du sacrifice et takbīrāt
L'ʿĪd al-Aḍḥā : sunna du jour, règles du sacrifice et takbīrāt
L'ʿĪd al-Aḍḥā, ou « fête du sacrifice », est l'une des deux fêtes officielles de l'islam, avec l'ʿĪd al-Fiṭr. Elle tombe le 10 Dhul-Hijjah, lendemain du jour d'Arafat, et se prolonge à travers les trois jours de Tashrīq (11, 12, 13 Dhul-Hijjah). Elle commémore l'épreuve d'Ibrāhīm ʿalayhi al-salām et la soumission de son fils Ismāʿīl ʿalayhi al-salām à l'ordre d'Allāh ﷻ.
Ce jour articule plusieurs actes : la prière de l'ʿĪd, le sacrifice (al-uḍḥiya), le takbīr muqayyad qui se prolonge sur quatre jours, et la convivialité avec la famille et la communauté. Cet article reprend la Sunna authentique du jour, les règles du sacrifice selon Ibn ʿUthaymīn, la formule du takbīr, le cadre des jours de Tashrīq, et les erreurs fréquentes à éviter.
1. La Sunna du jour de l'ʿĪd
1.1 Avant la prière
Plusieurs gestes sont recommandés au matin de l'ʿĪd al-Aḍḥā :
- Faire le ghusl (toilette rituelle complète) avant la sortie au muṣallā.
- Porter ses plus beaux vêtements convenables, dans la mesure du licite.
- Se parfumer pour les hommes, selon la Sunnah des deux ʿĪds.
- Ne pas manger avant la prière, contrairement à l'ʿĪd al-Fiṭr. La Sunnah pour l'ʿĪd al-Aḍḥā est de différer le premier repas après la prière, et de manger en premier de la viande du sacrifice si l'on a sacrifié.
- Se rendre au muṣallā à pied quand cela est possible, selon le ḥadīth d'al-Bukhārī rapportant que le Prophète ﷺ sortait à pied pour la prière de l'ʿĪd.
- Prendre un chemin à l'aller et un chemin différent au retour, conformément à la Sunnah rapportée par al-Bukhārī.
1.2 Pendant le takbīr
À partir de la sortie de chez soi, et jusqu'au début de la prière, le takbīr est multiplié à voix audible (pour les hommes) ou à voix basse (pour les femmes). Nous détaillons la formule plus bas.
1.3 Après la prière
Après le retour de la prière de l'ʿĪd :
- Procéder au sacrifice pour celui qui sacrifie.
- Distribuer la viande selon la répartition recommandée (famille, proches, pauvres).
- Visiter la famille et les proches dans la mesure du raisonnable, sans alourdir la journée d'obligations sociales démesurées.
- Féliciter par les formules transmises des Compagnons, par exemple : « Taqabbal Allāhu minnā wa minkum » (« Qu'Allāh accepte de nous et de vous »).
2. La prière de l'ʿĪd (sunan et obligations)
2.1 Statut de la prière
La prière de l'ʿĪd est une sunnah muʾakkadah selon la majorité des savants, et wājib selon d'autres avis fondés sur des indices forts, notamment l'instruction prophétique aux femmes de sortir y assister. Al-Albānī (raḥimahullāh) dans Ṣalāt al-ʿĪdayn a discuté en détail la force de ces avis et l'importance pratique d'y assister, hommes, femmes et enfants.
2.2 Lieu et horaire
- Lieu : la Sunnah est de la prier au muṣallā (lieu de prière extérieur prévu à cet effet), pas dans la mosquée habituelle, sauf empêchement.
- Horaire : après le lever du soleil et son élévation d'environ la hauteur d'une lance, jusqu'au passage du soleil au zénith. Le décalage de quelques minutes après le shurūq permet de garantir l'écart prescrit.
- Pas d'adhān ni d'iqāmah pour la prière de l'ʿĪd.
2.3 Description de la prière
La prière de l'ʿĪd est de deux rakaʿāt, avec une particularité dans les takbīrāt initiales :
- Première rakʿah : takbīrat al-iḥrām, puis sept takbīrāt supplémentaires (selon l'avis le plus connu), puis la Fātiḥah et une sourate (généralement al-Aʿlā ou Qāf).
- Deuxième rakʿah : takbīr de transition, puis cinq takbīrāt supplémentaires, puis la Fātiḥah et une sourate (généralement al-Ghāshiyah ou al-Qamar).
Après les deux rakaʿāt, l'imām fait deux khuṭbahs (sermons) brèves, en s'asseyant entre les deux. Ces khuṭbahs sont d'écoute recommandée mais non obligatoire pour la validité de la prière.
2.4 Pour les femmes
Les femmes sortent à la prière de l'ʿĪd, conformément à la Sunnah rapportée par al-Bukhārī et Muslim de Umm ʿAṭiyyah (raḍiyallāhu ʿanhā) : le Prophète ﷺ a ordonné aux femmes de sortir pour assister à la prière des deux ʿĪds, y compris les jeunes femmes et les femmes ayant leurs règles, ces dernières assistant à l'invocation et se tenant à l'écart du muṣallā de prière. Elles sortent en habits décents, sans se parer ostensiblement, et sans se parfumer.
3. Les règles du sacrifice (al-uḍḥiya)
3.1 Statut religieux
Le sacrifice est, selon la majorité des savants de Ahl al-Sunnah, une sunnah muʾakkadah pour celui qui en a les moyens. Une partie de l'école ḥanafite l'a considéré wājib. Ibn ʿUthaymīn (raḥimahullāh) a privilégié la sunnah muʾakkadah, en insistant : celui qui le néglige sans raison est blâmable.
Allāh ﷻ dit, dans le sens du verset :
« Accomplis donc la prière pour ton Seigneur et sacrifie. »
(Coran, sourate al-Kawthar, verset 2)
3.2 Conditions de l'animal
Ibn ʿUthaymīn a détaillé dans Aḥkām al-Uḍḥiya wa-l-Dhakāt les conditions de validité :
- Espèce : ovin (mouton, brebis), caprin (chèvre), bovin (taureau, vache) ou camelin (chameau).
- Âge : agneau (six mois minimum), chèvre (un an), bovin (deux ans), camelin (cinq ans).
- Santé : exempt des défauts qui invalident le sacrifice (boiterie évidente, perte d'œil évidente, maladie évidente, maigreur extrême qui dessèche la moelle).
- Propriété : l'animal appartient au sacrificateur ou est sacrifié en son nom par mandat dûment formé.
3.3 Timing du sacrifice
Le sacrifice se fait après la prière de l'ʿĪd, jamais avant. Le Prophète ﷺ a dit :
« Quiconque sacrifie avant la prière (de l'ʿĪd), qu'il recommence. »
Rapporté par al-Bukhārī.
Il se prolonge jusqu'au coucher du soleil du 13ᵉ jour de Dhul-Hijjah, c'est-à-dire quatre jours en tout : le jour de l'ʿĪd et les trois jours de Tashrīq.
3.4 La règle des cheveux et des ongles pour celui qui sacrifie
Selon le ḥadīth de Umm Salama (raḍiyallāhu ʿanhā) rapporté par Muslim, celui qui souhaite sacrifier s'abstient de couper ses cheveux et ses ongles depuis le 1ᵉʳ Dhul-Hijjah jusqu'à ce qu'il sacrifice. Cette règle ne concerne que le sacrificateur lui-même, et non sa famille pour qui il sacrifie. Al-Albānī en a confirmé l'authenticité.
3.5 La gestuelle du sacrifice
Le sacrifice se fait en suivant les règles de l'égorgement licite (al-dhakāh) :
- Orientation : l'animal est couché sur le côté gauche, face à la qiblah.
- Nom d'Allāh : prononcer « Bismillāh, wa Allāhu akbar » au moment de l'égorgement.
- Couteau aiguisé : pour minimiser la souffrance de l'animal, conformément au ḥadīth du Prophète ﷺ qui ordonne d'aiguiser la lame et de bien traiter la bête au moment de l'abattage (rapporté par Muslim).
- Couper rapidement la trachée, l'œsophage et les deux veines jugulaires.
- Laisser l'animal s'écouler complètement avant de procéder à la dépouille.
Celui qui n'a ni l'expérience ni la formation pour sacrifier lui-même peut déléguer à un boucher musulman compétent ou à un organisme de confiance.
3.6 Répartition de la viande
La Sunnah recommande de partager la viande en trois :
- Une part pour soi-même et sa famille.
- Une part pour les proches et amis.
- Une part pour les pauvres.
Cette répartition est mustaḥabb (recommandée), non strictement obligatoire. Donner davantage aux pauvres ou tout consommer en famille reste licite, mais le partage suit l'exemple prophétique.
4. Le takbīr restreint (muqayyad)
4.1 Le cadre temporel
Le takbīr muqayyad s'effectue juste après chaque prière obligatoire, à partir du fajr du jour d'Arafat (9 Dhul-Hijjah) jusqu'au ʿaṣr du 13ᵉ jour de Dhul-Hijjah inclus.
À ne pas confondre avec le takbīr muṭlaq (libre), qui s'effectue à toute heure pendant les dix premiers jours et les jours de Tashrīq, sans condition de prière.
4.2 La formule
La formule la plus transmise des Compagnons, notamment d'Ibn Masʿūd (raḍiyallāhu ʿanhu), est :
Allāhu akbar, Allāhu akbar, lā ilāha illā Allāh, wa Allāhu akbar, Allāhu akbar, wa lillāhi al-ḥamd.
D'autres formules courtes sont également rapportées, comme :
Allāhu akbar, Allāhu akbar, Allāhu akbar, lā ilāha illā Allāh, wa Allāhu akbar, Allāhu akbar, wa lillāhi al-ḥamd.
Chacune est valide ; l'essentiel est de pratiquer le takbīr, sans s'enfermer dans un seul lafẓ.
4.3 Mode d'exécution
- À voix audible pour les hommes, à voix basse pour les femmes.
- De manière individuelle, sans formation de chœur synchronisé. Le takbīr est un dhikr personnel ; le scander à plusieurs en cadence rythmée, comme un rituel collectif, n'est pas la Sunnah des Compagnons.
- Sur le chemin de la mosquée au matin de l'ʿĪd, à la maison, au marché, partout, sans interruption inutile.
5. Les trois jours de Tashrīq
Les jours de Tashrīq (11, 12, 13 Dhul-Hijjah) prolongent l'ʿĪd al-Aḍḥā. Le Prophète ﷺ les a qualifiés de jours de manger, de boire et de mention d'Allāh ﷻ, dans le sens d'un ḥadīth rapporté par Muslim.
5.1 Ce qui est recommandé
- Continuer le sacrifice pour celui qui ne l'a pas fait le jour de l'ʿĪd.
- Multiplier le takbīr muṭlaq et muqayyad.
- Profiter de la viande du sacrifice, dans la convivialité familiale.
- Maintenir les liens par des visites, repas partagés, appels.
5.2 Ce qui est interdit
- Jeûner ces trois jours est interdit pour le non-pèlerin, conformément à la qualification prophétique de « jours de manger et de boire ». Exception : pour le pèlerin qui n'a pas trouvé de bête à sacrifier pendant le Ḥajj al-tamattuʿ, le jeûne de ces trois jours peut s'imposer comme expiation, selon les détails fixés par les juristes.
6. Erreurs fréquentes à éviter
6.1 Sacrifier avant la prière de l'ʿĪd
La règle est claire : sacrifier avant la prière invalide le sacrifice, qui doit alors être recommencé après la prière. C'est la parole explicite du Prophète ﷺ rapportée par al-Bukhārī.
6.2 Manger avant la prière de l'ʿĪd al-Aḍḥā
Contrairement à l'ʿĪd al-Fiṭr où l'on mange avant de sortir à la prière, la Sunnah à l'ʿĪd al-Aḍḥā est de différer le premier repas. L'inversion des deux habitudes est une confusion fréquente.
6.3 Prier l'ʿĪd à la mosquée au lieu du muṣallā
La Sunnah claire du Prophète ﷺ et des Salaf est de prier la prière de l'ʿĪd au muṣallā extérieur quand c'est possible. La prier à la mosquée n'est admis qu'en cas d'empêchement (pluie, absence de muṣallā disponible). Beaucoup de communautés ont perdu cet usage par commodité ; il est bon de le faire revivre quand le cadre le permet.
6.4 Scander le takbīr en chœur
Le takbīr est un dhikr individuel. Le pratiquer en chœur synchronisé n'est pas transmis. Chacun peut lever la voix, mais sans cérémonie collective rythmée.
6.5 Négliger les conditions du sacrifice
Beaucoup confient leur sacrifice sans vérifier les conditions (espèce, âge, santé de la bête). Pour ceux qui délèguent à un organisme, choisir un organisme connu pour son sérieux et qui respecte les critères classiques fixés par les juristes.
6.6 Réduire l'ʿĪd à un repas de famille
L'ʿĪd al-Aḍḥā est une fête religieuse avant d'être une fête familiale. La prière, le takbīr, le sacrifice, le partage avec les pauvres sont au cœur du jour. Le repas de famille et les visites sont une joie qui s'ajoute, mais ne doivent pas effacer le cadre rituel.
7. Questions fréquentes
Peut-on faire la prière de l'ʿĪd seul à la maison si on la rate à la mosquée ?
Si l'on rate la prière de l'ʿĪd en congrégation, on peut la rattraper individuellement ou en petite congrégation à la maison, selon l'avis de plusieurs savants dont Ibn ʿUthaymīn. La forme reste identique : deux rakaʿāt avec les takbīrāt supplémentaires.
Combien d'animaux peut-on sacrifier pour une seule famille ?
Un seul mouton ou une seule chèvre suffit pour un homme et sa famille (sa femme, ses enfants, parents à charge). Un bovin ou un camelin peut être partagé entre sept personnes ou sept familles distinctes pour le sacrifice de l'ʿĪd.
Peut-on sacrifier au profit d'une personne décédée ?
L'intention principale du sacrifice de l'ʿĪd est pour le vivant et sa famille. Certains savants ont admis d'inclure les défunts proches dans l'intention, en suivant l'avis de plusieurs Compagnons. Pour une situation spécifique (vœu, testament), consulter un savant qualifié.
Que faire des os, peaux et restes du sacrifice ?
Les restes peuvent être consommés, partagés ou enterrés. La peau ne se vend pas au profit du sacrificateur (selon un ḥadīth qui interdit la vente de la peau de l'uḍḥiya), mais peut être donnée en charité ou utilisée pour soi-même.
Le takbīr s'arrête-t-il après les jours de Tashrīq ?
Oui, le takbīr muqayyad s'arrête après le ʿaṣr du 13ᵉ jour de Dhul-Hijjah. Au-delà, on revient au cadre habituel des prières et des dhikr post-prière (subḥān Allāh, al-ḥamdu lillāh, Allāhu akbar 33 fois, etc.).
Conclusion
L'ʿĪd al-Aḍḥā n'est pas qu'un jour de fête : c'est une station spirituelle qui prolonge le grand moment d'Arafat et inaugure les jours de Tashrīq. La prière de l'ʿĪd au muṣallā, le sacrifice après la prière, le takbīr restreint après chaque prière obligatoire, le partage avec les pauvres et les proches : autant de gestes simples, transmis, et hautement signifiants.
L'essence du sacrifice n'est pas la viande qui sera distribuée, comme le rappellent les commentateurs en s'appuyant sur le sens du verset coranique : « Ne parviennent à Allāh ni leurs chairs ni leurs sangs ; c'est votre piété qui Lui parvient » (sens du verset, sourate al-Ḥajj, 22:37). Ce qui parvient à Allāh ﷻ, c'est la taqwā : la sincérité du sacrificateur, son obéissance à l'ordre divin, son détachement du bien matériel pour la satisfaction de son Seigneur.
Qu'Allāh ﷻ accepte de nous tous le sacrifice, qu'Il accepte la prière, le takbīr et le partage, et qu'Il nous accorde de vivre l'ʿĪd al-Aḍḥā dans Sa miséricorde et Sa proximité.
Taqabbal Allāhu minnā wa minkum. Wa Allāhu aʿlam.
Sources
- Coran, sourate al-Kawthar (108:2)
- Coran, sourate al-Ḥajj (22:37)
- Ṣaḥīḥ al-Bukhārī (ḥadīths sur la prière de l'ʿĪd et la sortie au muṣallā)
- Ṣaḥīḥ al-Bukhārī (ḥadīth : « Quiconque sacrifie avant la prière, qu'il recommence »)
- Ṣaḥīḥ Muslim (ḥadīth de Umm Salama sur les cheveux et les ongles)
- Ṣaḥīḥ al-Bukhārī et Ṣaḥīḥ Muslim (ḥadīth sur la bidʿah et sur les actes réguliers)
- Ibn ʿUthaymīn, Aḥkām al-Uḍḥiya wa-l-Dhakāt
- Al-Albānī, Ṣalāt al-ʿĪdayn
- Majmūʿ Fatāwā Ibn Bāz
- Fatāwā al-Fawzān (sur les règles de l'uḍḥiya)