Achoura : jeûne authentique selon la Sunna
Achoura : jeûne authentique selon la Sunna
Le 10 du mois d'al-Muḥarram porte un nom qui traverse les recueils canoniques avec une stabilité rare : yawm ʿĀshūrāʾ. C'est une journée dont le mérite n'est pas un héritage culturel à interpréter au cas par cas, mais une Sunna explicite, rapportée dans les deux Ṣaḥīḥ (al-Bukhārī et Muslim), pratiquée par le Prophète ﷺ, encouragée par lui auprès de ses Compagnons, et perpétuée par les Salaf.
Sur Deen Coach, nous donnons à ce jour une place éditoriale forte : un article dédié, une notification de rappel pour le jeûne, l'intégration dans le module Adhkār pour les invocations associées à la rupture du jeûne. Cette mise en avant est légitime parce qu'elle s'appuie sur des textes authentiques, contrairement aux célébrations innovées dont nous parlions dans notre article sur le 1er Muḥarram.
Cet article expose ce qu'est ʿĀshūrāʾ selon la Sunna, ce qu'il n'est pas, et comment l'honorer concrètement.
L'histoire d'ʿĀshūrāʾ : Mūsā ʿalayhi as-salām et la délivrance
L'origine du jeûne d'ʿĀshūrāʾ est rapportée dans Ṣaḥīḥ al-Bukhārī et Ṣaḥīḥ Muslim, par Ibn ʿAbbās (raḍiyallāhu ʿanhumā). Lorsque le Prophète ﷺ émigra à Madīnah, il observa que les juifs de la ville jeûnaient le jour de ʿĀshūrāʾ. Il leur en demanda la raison. Ils répondirent que c'était un jour considérable, le jour où Allāh sauva Mūsā (ʿalayhi as-salām) et son peuple, et noya Pharaon et les siens. Mūsā jeûna ce jour-là en remerciement, et eux le jeûnaient à sa suite.
Le Prophète ﷺ leur dit alors une parole d'une grande portée :
Nous sommes plus en droit de Mūsā que vous.
Et il jeûna ce jour-là, et ordonna qu'on le jeûne.
Cette parole, rapportée dans les deux Ṣaḥīḥ, est fondatrice. Elle affirme l'unité de la chaîne prophétique : Mūsā (ʿalayhi as-salām), Muḥammad (ﷺ) et tous les prophètes appellent au même tawḥīd. La libération de Mūsā face à Pharaon n'est pas l'événement d'une autre religion, c'est un événement de la religion d'Allāh dans laquelle les musulmans s'inscrivent en tant qu'héritiers les plus fidèles de la voie des prophètes.
Le jeûne d'ʿĀshūrāʾ est donc un acte de remerciement et de mémoire, ancré dans une histoire prophétique commune et renouvelé spécifiquement par notre Prophète ﷺ pour la communauté musulmane.
Le statut du jeûne avant et après la prescription de Ramaḍān
Les versions rapportées dans les deux Ṣaḥīḥ précisent un point important : le jeûne d'ʿĀshūrāʾ a été obligatoire au tout début de la période madinoise, avant que Ramaḍān ne soit prescrit. Lorsque le jeûne de Ramaḍān fut imposé, le statut d'ʿĀshūrāʾ a évolué : il est devenu fortement recommandé (sunna muʾakkadah selon nombre de savants), sans plus être obligatoire. Le Prophète ﷺ a indiqué : "Celui qui veut le jeûne, qu'il jeûne ; celui qui veut le laisser, qu'il le laisse" (rapporté dans les deux Ṣaḥīḥ).
Cela ne diminue en rien le mérite du jour. Cela précise simplement son régime juridique : recommandation forte, pas obligation.
Le mérite : l'expiation de l'année écoulée
Le mérite spécifique du jeûne d'ʿĀshūrāʾ est rapporté par Abū Qatādah (raḍiyallāhu ʿanhu) dans Ṣaḥīḥ Muslim. Interrogé sur le jeûne du jour de ʿĀshūrāʾ, le Messager d'Allāh ﷺ a dit :
J'espère d'Allāh qu'il expie l'année qui le précède.
C'est un mérite immense. Il faut toutefois le comprendre dans son cadre : les petits péchés (al-ṣaghāʾir) sont effacés par les actes d'adoration prescrits ; les grands péchés (al-kabāʾir) exigent un repentir spécifique (tawbah), comme l'ont rappelé les savants sur la base d'autres textes. Le jeûne d'ʿĀshūrāʾ est une miséricorde d'Allāh, pas un blanc-seing.
Notons aussi le verbe choisi : "j'espère" (aḥtasibu). Le Prophète ﷺ formule cela comme un espoir auprès d'Allāh, ce qui est la posture d'humilité du croyant face à toute promesse de récompense.
Pourquoi jeûner aussi le 9ᵉ jour : Tāsūʿāʾ
Un développement précieux est rapporté dans Ṣaḥīḥ Muslim, d'après Ibn ʿAbbās (raḍiyallāhu ʿanhumā). Lorsqu'on dit au Prophète ﷺ que ʿĀshūrāʾ était un jour vénéré par les juifs et les chrétiens, il dit :
Si je vis jusqu'à l'an prochain, je jeûnerai, in shāʾa Allāh, le 9.
(Le texte arabe : لئن بقيت إلى قابل لأصومنّ التاسع.)
Le Prophète ﷺ est décédé avant le Muḥarram suivant, mais cette intention prophétique est tenue par les savants comme une Sunna positive : il est recommandé de jeûner le 9 et le 10, ou le 10 et le 11, afin de se distinguer de la pratique de ceux qui jeûnaient uniquement le 10. La motivation est claire : al-mukhālafah, la distinction respectueuse, sans hostilité, qui marque l'identité du musulman par rapport aux pratiques antérieures.
En pratique, la combinaison la plus rapportée et la plus solide est : jeûner le 9 et le 10 ensemble.
Et le 11ᵉ jour ?
Certains savants ont mentionné qu'on peut compléter par le 11 ou jeûner le 10 et le 11 si on a manqué le 9. Cette recommandation s'appuie sur une narration discutée par les spécialistes du ḥadīth, plusieurs vérificateurs contemporains la considérant comme faible isnād-wise. Conséquence pratique : le 9+10 est la combinaison certaine ; le 10+11 ou le 9+10+11 sont des options défendues par des savants mais reposant sur une base moins ferme. Si vous avez le choix, privilégiez 9+10. Wa Allāhu aʿlam.
Comment intentionner et accomplir ce jeûne
Quelques points pratiques tirés des textes :
- Intention : à formuler dans le cœur la veille au soir. Pas de formule verbale rituelle requise. Une simple résolution intérieure de jeûner pour Allāh suffit.
- Suḥūr : recommandé, comme tout jeûne, conformément au ḥadīth général sur la bénédiction du repas avant l'aube.
- Iftar : à l'horaire normal du maghrib local, par les invocations rapportées du Prophète ﷺ (présentes dans le module Adhkār de Deen Coach).
- Personne en voyage, en maladie, en menstrues, en post-partum : exemption conforme aux règles générales du jeûne. Pas de remplacement obligatoire pour ʿĀshūrāʾ (puisque ce n'est plus une obligation), mais on peut rattraper si on le souhaite par dévotion personnelle.
- Femme enceinte ou allaitante : se référer aux conditions générales de l'exemption du jeûne, en demandant l'avis d'un savant qualifié si la situation est délicate.
Ce que ʿĀshūrāʾ n'est pas
C'est ici que la sobriété de Deen Coach a un sens. Plusieurs déformations entourent ce jour selon les régions et les traditions. Pour rester fidèle à la voie des Salaf, deux extrêmes sont à éviter, sans nommer ni montrer du doigt qui que ce soit :
- L'extrême des lamentations ritualisées : pleurs publics, automutilations, deuil annuel codifié. Aucun de ces actes n'est rapporté du Prophète ﷺ, ni des Compagnons (raḍiyallāhu ʿanhum), ni des Tābiʿūn comme rite associé à ʿĀshūrāʾ. La Sunna est un jeûne, pas un deuil.
- L'extrême de la festivité innovée : préparer un repas spécial codifié, étrenner des vêtements neufs comme rite, dépenser plus que d'habitude par croyance que cela rapproche d'Allāh ce jour précis. Cela non plus n'a pas été établi par la Sunna pour ce jour. Certaines narrations rapportées en ce sens sont jugées faibles par les spécialistes du ḥadīth.
Le silence du Prophète ﷺ et de ses Compagnons sur ces formes est, dans la méthodologie des Salaf, un silence éloquent. Là où la Sunna a prescrit un acte (le jeûne), elle l'a dit clairement. Là où elle n'a rien prescrit, l'ajout d'un rite est une innovation.
Nous notons cela sans aucune polémique. La Sunna positive (jeûner) suffit à clarifier. Notre rôle éditorial est d'enseigner la Sunna, pas de polémiquer contre les pratiques.
La place d'ʿĀshūrāʾ dans le cycle annuel du croyant
Pour qui souhaite construire une vie spirituelle régulière, ʿĀshūrāʾ s'inscrit dans une série de temps forts que la Sunna a posés tout au long de l'année lunaire. En les nommant brièvement, on saisit mieux pourquoi ce jeûne mérite d'être soigné, et comment il dialogue avec le reste :
- Les six jours de Shawwāl (juste après Ramaḍān), avec le mérite rapporté dans Ṣaḥīḥ Muslim équivalent au jeûne d'une année entière, en combinaison avec Ramaḍān.
- Le lundi et le jeudi, jeûnes hebdomadaires recommandés et rapportés dans la Sunna.
- Les trois jours blancs (ayyām al-bīḍ : 13, 14, 15 de chaque mois lunaire), rapportés également dans la Sunna.
- Les dix premiers jours de Dhū al-Ḥijjah, dont le jeûne de ʿArafah pour le non-pèlerin, avec un mérite d'expiation de deux années rapporté par Muslim.
- ʿĀshūrāʾ (10 Muḥarram), avec le 9 (Tāsūʿāʾ).
- Le jeûne de la majeure partie de Shaʿbān, sur l'exemple du Prophète ﷺ rapporté dans les deux Ṣaḥīḥs.
- Ramaḍān, le pilier obligatoire qui structure l'ensemble.
Aucun de ces jeûnes n'a besoin de surcharge cérémonielle. Tous reposent sur des textes clairs. ʿĀshūrāʾ, à sa place dans cette constellation, est l'un des plus accessibles pour qui commence : un jour, deux si possible, avec un mérite explicitement rapporté.
Préparer ʿĀshūrāʾ une semaine à l'avance
Quelques gestes simples permettent d'arriver au 9-10 Muḥarram dans de bonnes conditions, sans cérémonial :
- Vérifier la date locale : le calendrier lunaire dépend de l'observation du croissant ou des calculs astronomiques selon les autorités locales. Aligner sa date sur l'autorité religieuse de référence de son pays évite les divergences inutiles.
- Préparer un suḥūr léger : pain complet, dattes, eau, un fruit ou des protéines simples. Pas besoin de menus codifiés.
- Réserver la soirée du 9 et la journée du 10 à plus de calme : moins de réunions sociales lourdes, plus de lecture du Coran, de dhikr, de duʿāʾ.
- Préparer une intention de qaḍāʾ Ramaḍān si on a des jours à rattraper et que ʿĀshūrāʾ tombe dans une période propice : un avis savant existe qui permet de combiner deux intentions (qaḍāʾ + ʿĀshūrāʾ) ; un autre avis préfère deux jeûnes séparés. En cas de doute, séparer est plus prudent. Demander à un savant qualifié sur votre cas. Wa Allāhu aʿlam.
- Si possible, programmer une sadaqah modeste le jour même, sans en faire un rite associé. La charité est recommandée en tout temps, et la combiner à un jour de jeûne intensifie naturellement la disposition spirituelle.
Une lecture spirituelle de la délivrance de Mūsā
La méditation sur l'histoire de Mūsā (ʿalayhi as-salām) et de Pharaon est utile précisément parce qu'elle relie ʿĀshūrāʾ à un message coranique récurrent. Le Coran évoque cette délivrance dans plusieurs sourates, dont al-Baqarah, al-Aʿrāf, Yūnus, Ṭāhā, ash-Shuʿarāʾ. Trois enseignements ressortent :
- L'aide d'Allāh ne fait jamais défaut au croyant éprouvé, quand bien même l'ennemi paraît tout-puissant. Pharaon disposait d'une armée et d'un pouvoir absolu sur l'Égypte ; il a été défait par l'ordre d'Allāh.
- La patience (ṣabr) et la confiance (tawakkul) sont les conditions du salut. Mūsā (ʿalayhi as-salām) marche vers la mer poussé par les armées de Pharaon ; il dit, comme le rapporte le Coran : "إنّ معي ربّي سيهدين" — "Mon Seigneur est avec moi, Il me guidera" (sourate ash-Shuʿarāʾ, verset 62).
- La gratitude (shukr) suit la délivrance. Mūsā (ʿalayhi as-salām) jeûne en remerciement. Notre jeûne d'ʿĀshūrāʾ s'inscrit dans cette lignée de la reconnaissance.
Ce contenu de méditation ne nécessite aucun ajout rituel. Il s'agit simplement de lire les passages coraniques avant ou pendant le jeûne, en arabe et en traduction, pour nourrir l'intention.
Cohérence avec l'app Deen Coach
L'application accompagne ce jeûne par :
- une notification de rappel la veille de Tāsūʿāʾ (le 8 Muḥarram au soir) et la veille de ʿĀshūrāʾ (le 9 au soir),
- l'intégration des invocations de suḥūr et d'iftar dans le module Adhkār, fidèlement aux textes rapportés,
- un rappel doux du mérite rapporté par Abū Qatādah (raḍiyallāhu ʿanhu) dans Muslim,
- aucune notification le 1er Muḥarram (voir notre article dédié), aucune surcharge festive le 10 : juste l'essentiel.
FAQ
Si j'ai oublié et n'ai jeûné que le 10, est-ce que j'ai accompli la Sunna ? Oui. Le 10 est le cœur du mérite ; le 9 est l'ajout recommandé pour la distinction. Jeûner uniquement le 10 reste valide et donne le mérite rapporté par Muslim. Cherchez simplement à anticiper l'année suivante pour ajouter le 9.
Peut-on jeûner seulement le 9 sans le 10 ? Ce n'est pas la forme rapportée. La Sunna est le 10, éventuellement précédé du 9. Jeûner uniquement le 9 ne rapporte pas le même mérite spécifique.
Que faire si ʿĀshūrāʾ tombe un vendredi ou un samedi ? Il y a une recommandation générale de ne pas singulariser le vendredi ou le samedi par un jeûne surérogatoire isolé. Mais quand un jeûne est lié à une occasion précise (comme ʿĀshūrāʾ), les savants ont indiqué que la règle générale ne s'oppose pas au jeûne motivé. On peut alors jeûner ce jour-là, en associant si possible la veille (le 9) pour suivre la Sunna combinée.
Le jeûne d'ʿĀshūrāʾ remplace-t-il un jour manqué de Ramaḍān ? Non. Les jours manqués de Ramaḍān (qaḍāʾ) doivent être rattrapés avec une intention dédiée à ce rattrapage. Le jeûne d'ʿĀshūrāʾ est un jeûne surérogatoire spécifique, distinct du qaḍāʾ.
Une femme en menstrues le jour de ʿĀshūrāʾ doit-elle rattraper ? Non, il n'y a pas d'obligation de rattrapage pour les jeûnes surérogatoires manqués pour cause d'empêchement légitime. Elle peut, si elle le souhaite, jeûner un autre jour en geste personnel de dévotion, sans le considérer comme un rattrapage de la Sunna d'ʿĀshūrāʾ qui est, elle, liée à la date.
Que faire si je n'ai pas l'habitude de jeûner ? Commencez doucement. Le jeûne d'ʿĀshūrāʾ est un point d'entrée bienveillant : un seul jour, lié à une histoire prophétique forte, avec un mérite immense rapporté. Si vous n'avez jamais jeûné, prenez l'intention dès la veille, mangez un suḥūr léger, et orientez la journée vers la simplicité.
En clôture
ʿĀshūrāʾ tient sa lumière de la Sunna elle-même. Il n'a besoin d'aucune surcharge culturelle, d'aucune mise en scène festive, d'aucun cérémonial de deuil. Un jeûne, une intention, un cœur tourné vers Allāh dans le souvenir de la délivrance de Mūsā (ʿalayhi as-salām). Et l'espoir, formulé par le Prophète ﷺ lui-même, que cette journée nous vaille la miséricorde de notre Seigneur pour l'année écoulée.
Pour toute situation particulière (santé, voyage, grossesse, doute sur la chaîne d'une narration secondaire), nous vous renvoyons à un savant qualifié de votre région ou à un site reconnu de l'enseignement salafī.
Wa Allāhu aʿlam.
Sources
- Ṣaḥīḥ al-Bukhārī, ḥadīth d'Ibn ʿAbbās sur le jeûne d'ʿĀshūrāʾ à l'arrivée du Prophète ﷺ à Madīnah
- Ṣaḥīḥ Muslim, ḥadīth d'Abū Qatādah sur l'expiation de l'année écoulée
- Ṣaḥīḥ Muslim, ḥadīth d'Ibn ʿAbbās sur l'intention prophétique de jeûner le 9 (Tāsūʿāʾ)
- Ibn ʿUthaymīn, Majmūʿ Fatāwā wa Rasāʾil (chapitre sur ʿĀshūrāʾ)
- Al-Lajnah al-Dāʾimah, fatāwā sur le jeûne d'ʿĀshūrāʾ et de Tāsūʿāʾ